La 6ème conférence du Cercle Gouvernance et Equilibre a réuni en novembre 2015 Xavier Fontanet, dirigeant et entrepreneur et Eric Delbecque, expert en intelligence économique, sous l’animation de Brigitte Le Borgne, Présidente Déléguée et co-fondatrice du Cercle, qui nous en résume les débats.

Xavier Fontanet est administrateur des Groupes Schneider Electric, L’Oréal et Essilor. Il a présidé le Groupe Essilor durant de nombreuses années et enseigne la stratégie à HEC. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et publications et son dernier livre s’intitule Pourquoi pas nous ?, paru aux éditions Fayard en septembre 2014.
Eric Delbecque est membre du conseil scientifique du Conseil Supérieur de la formation et de la recherche stratégiques (CSFRS) et Président d’honneur de l’Association pour la compétitivité et la sécurité économique (ACSE). Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont L’intelligence économique pour les nuls, paru aux éditions First, et Idéologie sécuritaire et société de surveillance, qui vient de paraître aux éditions Vuibert.

Veille et protection

Eric Delbecque définit l’intelligence économique comme faisant appel à trois types de savoir-faire étroitement liés:
La veille, technologique, produits, réputationnelle ou géopolitique,
la sûreté qui englobe la lutte contre les malveillances et recouvre les informations et actifs stratégiques,
la stratégie et les opérations d’influence.

L’intelligence économique a pour vocation d’être un outil d’aide à la décision pour les dirigeants, dans un environnement complexe et instable. Elle s’inscrit dans la dynamique de conception et d’exécution de la stratégie de l’organisation, garantissant la pérennité et le développement économique durable de cette dernière [1].
Il est convaincu que les sujets d’intelligence économique sont des éléments-clés dans la gouvernance des entreprises, déterminants aujourd’hui pour leur survie. A cet égard, le partage de l’information entre services constitue l’un des principaux sujets de fonds de gouvernance.
Face à ces risques, le climat de confiance est pour Xavier Fontanet un actif majeur de l’entreprise. Or seule une stratégie partagée par tous permet de générer la confiance en son sein. Cela suppose qu’elle soit simple pour être comprise à tous les niveaux de l’entreprise. Cette simplicité a pour vertu essentielle de transformer les collaborateurs en « chercheurs d’information ».
A cet égard, il importe pour Eric Delbecque qu’une entreprise définisse les informations devant être protégées en interne. Les mesures qui en découlent concernent principalement les cyber-menaces et la protection contre les indiscrétions.
En revanche, Xavier Fontanet considère que la seule protection qui constitue un facteur discriminant de compétition réside dans la stratégie, qu’il définit comme « l’art de se débrouiller dans un système concurrentiel, contre des concurrents libres et intelligents, opérant dans un environnement instable » [2]. Ainsi, une entreprise pour grandir doit connaître intimement ses concurrents pour être tirée par ces derniers. Le concurrent devient alors à la fois le problème et la solution [2].

Influence

Pour se différencier des concurrents, une entreprise peut être amenée à élaborer des opérations d’influence. Eric Delbecque définit ces dernières comme « la capacité à envisager la manière dont un environnement général va contraindre ou rendre possible ses propres décisions, de même que l’identification des différents acteurs en présence ».
Dans les pays à risque, les opérations d’influence nécessitent des précautions particulières de la part de groupes occidentaux. Ainsi, il faut pouvoir parler à de multiples parties en présence totalement opposées pour obtenir les appuis nécessaires, sans pour autant verser de contrepartie financière.
Le management communautaire et l’investissement socialement responsable (ISR) sont ainsi des voies souvent choisies par les entreprises. Une « humilité culturelle » permettant de faciliter la vie des affaires dans ces pays est alors indispensable.
Pour Xavier Fontanet, la situation est plus simple dans les métiers « B to B » où l’entreprise n’a pas de rapport avec les gouvernements locaux et dans les cas où elle n’opère pas dans des secteurs sensibles. Une bonne communication sur son métier envers les gouvernants est alors un facteur positif de développement, puisque un pays peut avoir intérêt à attirer des usines ou des produits innovants sur son sol.

En matière de communication, Eric Delbecque constate qu’une crise se produit en cas de polarisation médiatique et qu’elle résulte des perceptions qui sont touchées [3]. Toutes les vulnérabilités de l’entreprise et les manquements communicationnels explosent alors.
Les outils pour se prémunir des crises reposent sur l’anticipation, et comprennent la formation du management et des collaborateurs, l’identification et le traitement des vulnérabilités internes et la veille de la réputation des dirigeants.
En revanche, les seuls outils à disposition pendant la crise sont la force de caractère et le bon sens du management, l’activation des réseaux qu’il a su tisser préalablement et la confiance qui existe au sein de l’entreprise.

Selon Eric Delbecque, il n’y a pas de lien entre la taille de l’entreprise et la maîtrise des sujets d’intelligence économique. Dans l’esprit de Xavier Fontanet, c’est cependant bien la mondialisation qui est le facteur déterminant de changement au sein des sociétés : de ce fait la mise en place d’une démarche d’intelligence économique se fait très progressivement.
Il existe selon lui beaucoup de domaines considérés par les Etats comme « non stratégiques », où ces derniers laissent la place au marché mondial. La modestie et une communication constante sur la mission de l’entreprise sont cependant de mise. Les Etats savent bien que s’ils se comportent de manière trop brutale, les investisseurs ne vont plus investir chez eux.

Entre les visions de l’expert et du dirigeant et entrepreneur, relativement contrastées, il existe cependant des points communs importants:
– Les problématiques d’intelligence économique auxquelles une entreprise peut être confrontée sont fondamentalement liées à la criticité du secteur dans lequel elle opère,
– l’entreprise ne se développe pas « hors-sol », mais au sein d’un écosystème avec lequel elle interagit en permanence,
– le développement de l’entreprise nécessite quoiqu’il en soit créativité, sens de l’adaptation, capacité à partager une vision stratégique et des informations sur son environnement.
– L’intelligence économique est au service de la stratégie de l’entreprise et de ce fait un facteur-clé de son développement durable.

Notes
[1] L’intelligence économique pour les nuls, chapitre 17, Eric Delbecque : management, stratégie et intelligence économique, page 305.
[2] Les 12 clés de la stratégie, Xavier Fontanet, https://itunes.apple.com/fr/app/les-12-cles-de-la-strategie, dernière mise à jour en février 2015.
[3] L’intelligence économique pour les nuls, chapitre 10, Eric Delbecque : le management de crise, p 203

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